LA MAISON-ATELIER

La maison-atelier de Jean Lurçat, incontestable chef-d’œuvre de modernité fut construite en 1925 par son frère l’architecte André Lurçat, membre important du Mouvement moderne d’après guerre avec Le Corbusier, Perret et Mallet-Stevens.

La Villa Seurat est une cité d’artistes située à Paris dans le 14e arrondissement. Elle fut conçue en grande partie par André Lurçat. Elle constitue, avec les deux villas édifiées par Le Corbusier rue du Docteur Blanche, et la rue Mallet-Stevens dans le 16e, l’un des trois ensembles importants réalisés à Paris au début du XXe siècle par les plus grands représentants du Mouvement moderne.C’est par l’intermédiaire de son frère Jean, qu’André Lurçat reçut les commandes d’artistes désireux d’habiter dans des maisons modernes en périphérie du marché immobilier coûteux de Montparnasse. La connivence qu’on peut deviner entre André Lurçat et sa clientèle d’artistes qui, pour la plupart furent influencés à un moment donné de leur carrière par le cubisme, s’affiche sur les façades aux lignes épurées de la Villa Seurat où on ne dénombre pas moins de huit maisons-ateliers réalisées par André Lurçat entre 1924 et 1928. D’autres architectes de renom apposèrent leur griffe Villa Seurat. Ainsi, au numéro 7 bis, Auguste Perret construisit en 1926 un atelier pour le sculpteur Chana Orloff tandis que l’architecte Jean-Charles Moreux dessina la maison-atelier du sculpteur Robert Couturier. La Villa Seurat attire très vite une communauté d’artistes ; elle abrita entre autres Dali, Foujita, Hasegawa, Gromaire, Derain, Soutine, Magnelli… les écrivains Antonin Artaud, Samuel Beckett, Henry Miller y écrivit au numéro 18, son roman Tropique du Cancer.

La maison-atelier de Jean Lurçat est la première qu’André Lurçat construit dans l’impasse. Inscrite au titre des Monuments historiques depuis juillet 2015, elle possède également le label XXe siècle (Label officiel français créé en 1999 par le ministère de la Culture et de la communication). Cet édifice est caractéristique du travail d’André Lurçat dont l’œuvre s’illustrera notamment par la continuité de son style. La blancheur de ses façades aux enduits lisses, la longueur des fenêtres ou du vitrage de l’atelier, la couverture en terrasse, l’absence d’ornementation témoignent de l’esthétique des années vingt et du dialogue qui a dû se nouer entre les deux frères, tous deux influencés par les nouvelles tendances esthétiques de l’époque. La simplicité, le jeu des volumes, des plans et des surfaces ne sont d’ailleurs pas sans rappeler l’esprit de certaines œuvres picturales de Jean Lurçat. Pour André Lurçat, « le premier objet de l’architecture [était] […] sa destination sociale ». Ses œuvres illustrent son souci d’inventer un nouvel espace de vie qui soit en rupture avec le mode de vie bourgeois du siècle précédent et ses conventions. Ainsi, il fuit le futile au profit de l’utile. Le meuble, par exemple, ne doit plus être considéré comme un ornement, il doit être « la juste réponse à sa destination ». C’est ainsi qu’on trouve dans la maison-atelier de Jean Lurçat des réalisations de ce qu’André appelait le « mobilier-immeuble ». Intégré à l’architecture d’une pièce, par opposition au « mobilier volant », il est le prolongement de l’architecture, l’une des composantes d’une « œuvre totale », au même titre que peut l’être le jardin.

Un site inscrit dans le tissu historique et artistique local  |  Le quartier du parc Montsouris a connu une urbanisation tardive par rapport au reste du 14e arrondissement. Il a acquis son caractère particulier grâce aux nombreux artistes qui, ne trouvant plus à se loger à Montparnasse, y trouvèrent un havre de paix et de verdure ainsi que des terrains à des prix abordables. Ces artistes firent appel aux architectes les plus novateurs de leur temps, c’est pourquoi toutes les tendances du style architectural moderne apparu dès les années 1920 s’illustrent dans ce périmètre.La création du parc Montsouris et les travaux urbanistiques d’Haussmann ont par ailleurs marqué un tournant décisif dans l’histoire du quartier. Du parc Montsouris, on fit partir de nouvelles rues de manière à relier le site au reste de la ville. Parmi celles-ci, l’avenue Reille où Le Corbusier construisit l’atelier Ozenfant en 1922-1923, la rue Nansouty où André Lurçat édifia une villa pour le peintre zurichois Walter Guggenbülh, la rue Gazan où l’architecte Jean-Pelée de Saint Maurice bâtit en 1930 un immeuble d’ateliers-logements pour artistes.La Villa Seurat reste aujourd’hui encore le modèle le plus singulier de cette migration artistique.

 

André Lurçat, architecte

(1894-1970)

Un homme engagé, architecte de la retenue   Architecte de renom, représentant du Mouvement moderne, André Lurçat, frère de Jean, est né à Bruyères en 1894. Il entre aux Beaux-Arts de Nancy en 1911, puis aux Beaux-Arts de Paris où il étudie de 1919 à 1923. Il entreprend ensuite de nombreux voyages en Europe, d’abord en Italie où il découvre l’architecture du Moyen Âge et de la Renaissance, puis en Belgique où il rencontre Hoffmann. Il se rend ensuite en Allemagne où il fait la connaissance de Gropius, qui l’invitera en 1926 à l’inauguration du Bauhaus, et aux Pays-Bas où il rencontre les frères Taut et l’architecte Oud. Se plaçant dans le courant moderne des années vingt, il commence sa carrière par une série de maisons particulières Villa Seurat à Paris, dont la maison-atelier de son frère Jean, et celle des peintres Bertrand, Gromaire et Goerg. Architecte-citoyen, voire architecte-militant, André Lurçat est guidé par ses idéaux. L’expérience de la Première guerre mondiale, et son engagement sur le front, sont pour lui l’occasion d’une réflexion sur l’architecture et celle d’une réaction devant les manifestations de l’ordre social existant et l’absurdité des massacres dont il est témoin. Tout en tirant de la tradition une leçon de rigueur et d’intégrité, il rompt très tôt avec l’académisme institutionnalisé des Beaux-Arts et adhère aux principes du « réalisme socialiste ». Il s’attache à dépasser la rigueur des lois formulées en invoquant « l’imagination créatrice » ou le « talent de l’artiste », mais c’est avec pudeur que ses œuvres expriment ses convictions, car il s’intéresse davantage à la fonction de l’architecture et à son articulation à l’urbanisme qu’à l’expression d’un modernisme outrancier, auquel il est opposé. Membre fondateur des CIAM (Congrès internationaux d’architecture moderne) avec, entre autres, Le Corbusier, les œuvres d’André Lurçat attirent très vite l’attention. En 1929, il construit l’hôtel Nord-Sud à Calvi et obtient peu après la commande du groupe scolaire Karl-Marx pour la municipalité de Villejuif. Cette réalisation marquante de la nouvelle architecture française, pour laquelle Jean Lurçat compose des peintures murales, est inaugurée en 1933 en présence de 20 000 personnes. Cette école, conçue après la consultation d’éducateurs, de psychologues, de médecins et d’enseignants, méthode d’analyse alors sans précédent, reste une des œuvres majeures d’André Lurçat, véritable manifeste de son engagement pour la cause du logement de masse et l’éducation populaire.

En 1932, Lurçat ouvre un atelier collectif, rue Daguerre à Paris. Il y reçoit des étudiants du monde entier et le conçoit comme un centre de recherche dédié à l’architecture. Très lié aux intellectuels communistes français et russes, il part travailler à Moscou en 1934. Il regagnera la France en 1937.
Après avoir participé à la création du Front national des architectes résistants pendant la Seconde guerre mondiale, André Lurçat est chargé en 1945 du plan de reconstruction de Maubeuge. Fidèle à ses convictions, il s’y révèle attentif aux attentes de la population et sensible à la forme urbaine antérieure. Membre du Conseil d’architecture du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, professeur à l’Ecole nationale des arts décoratifs de Paris puis à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de 1945 à 1947, André Lurçat reçoit après 1955 plusieurs commandes de municipalités de la banlieue parisienne. Devenu architecte en chef de la ville de Saint-Denis, il s’attache à y concevoir des «cités-jardins verticales» préfabriquées, constituant des entités distinctes dans la ville.

Dans Formes, Composition et lois d’harmonie, son ouvrage phare publié au milieu des années cinquante, il expose un ensemble de réflexions théoriques sur l’esthétique architecturale en réaction à son expérience soviétique.
 André Lurçat s’éteint à Sceaux en 1970, laissant à la postérité plusieurs centaines de projets ou d’édifices.

Le groupe scolaire Karl Marx, à Villejuif, construit par André Lurçat, 1933.